Poème du Verrier 

Extrait de Poeme du Verrier, de Roquille, Ferblantier et militant républicain de Rive de Gier, écrit en 1840 à l'occasion d'une grève des Mineurs

 

Introduction

Ce site est consacré aux David Verriers, les David de Servance et au dernier d'entre eux, Antoine DAVID, né à Rive de Gier en 1858, mort a Alès en 1935. Il a connu l'ascenseur social dans le mauvais sens, alors que son fils Laurent DAVID a bénéficié d'une réussite sociale exemplaire. UN siècle plus tôt, le militant républicain Roquille décrivait en termes imagés la vie des ouvriers verriers et des mineurs de l'époque. Le père d'Antoine DAVID, Laurent, et son père Jean Antoine ont certainement connu et cotoyé Roquille.

 

Extraits du Poeme

Verriers, si je dis mal, ne me faites pas pendre,
Ce moyen est trop bref, il vaut mieux me reprendre.
Je crois vous en connaitre un autre encor plus court,
C'est de faire passer le rimeur par le four ;
Lorsque au sortir de là j'irais au cimetière ,
Je pourrais bien aux morts parler de la matière ;
Mais je peux, sans fourrer le nez dans un creuset,
Dire ce qu'on y fait, et ce qu'on y faisait.
Je puis dire d'abord que ma ville natale
Chez l'ouvrier verrier se nomme capitale;
Qu'elle a cinquante fours où l'on prend ses ébats;
Que chaque verrerie occupe au moins cent bras.


Verrerie est bien dur, je suis sûr que Voltaire,
S'il eût fallu le dire , eût préféré se taire.
Pourtant, lorsqu'il s'agit de traiter un sujet,
II faut bien par son nom désigner chaque objet.
Un chat s'appelle un chat , dit l'auteur satirique ;
Donc on n'appelle pas une jument bourrique;
La cochenille au fait n'est pas de l'indigo ,
Et jamais Campistronne fut Victor Hugo.
Or, je vais maintenant vous parler verrerie;
Je crois connaître un peu ce genre d'industrie,
Et , lorsque ingénument je vous aurai cité
Tous ceux qui dans cet. art honorent ma cité,


Gomme le feu toujours produit de la fumée,
Vous connaîtrez leurs noms d'après la renommée ;
Car, pour ne pas savoir qu'il existe un Hutter,
Il faut n'avoir appris que juste son Pater;
Pour ignorer le nom de l'excellent Raabe,
Il faut être Ombayen, Malais ou bien Arabe;
Et tout le monde sait que Matthias Pelletier
D'une coudée au moins a grandi le métier.
Je ne nommerai pas celui dont la caboche
N'a rêvé soixante ans qu'au progrès de sa poche.
Comme si dans le monde il ne fut pas venu ,
Ni le bien ni le mal il n'a jamais connu.


Il ne fut pas méchant, dira l'un. — C'est honnête,
Quand vos bras sont usés , de vous laisser la tête.
Pourtant c'est faire mal, alors qu'à chaque pas
L'on peut faire le bien, et qu'on ne le fait pas.
Mais d'un homme aussi nul , hélas! je n'ai que faire ;
Reprenons, s'il se peut, le fil de mon affaire.
Quand sur notre pays une fièvre passa ,
Que l'or disséminé sur maints points s'entassa ,
Nos bons maîtres verriers , pour être en harmonie,
Voulurent à leur tour agir de compagnie.
Or, cette compagnie eut pour chef, dès l'abord,
L'ingénieux Hutter ; tout fut du même bord ,


A part trois dissidents : Lanoir, Boichot, Richarme;
Sous le même drapeau tout porta la même arme.
Hutter, au bout d'un temps, du sceptre se lassa ;
Raabe son beau-frère alors le remplaça ,
Et chacun de se dire: Hé! ma foi, c'est tout comme
Quand l'homme bienveillant succède au galant homme
Tel ou l'avait connu, tel on le trouve après.
Pour commander les gens il semble fait exprès.
Toujours avec douceur il impose une tâche,
Et sa bouche jamais ne dit un mot qui fâche.
L'ouvrage s'exécute avec lui promptement ;
Nul ne saurait déplaire à cet homme charmant ;


De manquer de franchise aucun ne le suspecte;
Personne ne le craint, et chacun le respecte;
Soit de loin, soit de près, de bouche ou par écrit ,
On obéit soudain à l'ordre qu'il prescrit.
Un homme haut placé, poli par habitude,
Semble vous imposer le joug sans servitude;
Lorsque usant de son droit il a tout inspecté,
Et respecté les siens, d'eux il est respecté.
Tandis que le despote, avec persévérance,
Abuse au lieu d'user de sa prépondérance,
Chacun , s'il tombe à l'eau, lui dira :
« Sauve-toi ; Nage, si tu le peux, je sais nager pour moi :


De me faire du bien tu n'eus jamais l'envie ,
Or, je n'expose pas pour un tyran ma vie.
Depuis longtemps je sais quel est ton numéro,
Et crois ne te devoir au total que zéro. »
Mais laissons le méchant au fond de son repaire,
Ainsi que dans le bois ou laisse la vipère.
Parlons de Pelletier ; je pense qu'il vaut bien
Que l'on parle de lui, si l'autre ne vaut rien ;
Je suis persuadé que l'on m'en tiendra compte,
Et que chacun dira : Cela n'est pas un conte.
J'ai la conviction que, lorsqu'il m'aura lu,
Le lecteur va se dire après avoir conclu :


Ce rimeur a bien fait d'inscrire sur sa liste ,
D'inscrire tout au long le nom de cet artiste ;
Car on parle de lui comme on parle en tous
lieux De Petin, de Gaudet, d'Imbert, de Verpilleux.
Ainsi qu'eux, dans son art il a fait des conquêtes ;
Où l'on plaçait deux bras, il place quatre tètes;
Et, modeste comme eux, l'étonnant Pelletier
N'est, après comme avant, ni plus ni moins altier.
Mais d'avoir quadruplé n'est pas sa seule affaire:
Le verre qu'il produit sur tous les points diffère
D'avec ce qu'on faisait avant qu'il fût connu :
Jamais à sa hauteur on n'était parvenu.

Il a dans un seul four cent excellents apôtres ,
Cent hommes reconnus. dignes les uns des autres,
Qui certes ne font pas des grains de chapelet.
L'un souffle une carafe, un autre un gobelet;
Charles finit un globe, André commence un vase ,
Et la perfection est leur unique base.
Deux cents vigoureux bras se meuvent en tout sens ;.
On se dit en ami quelques mots offensants ,
Tel que fils de mâtin , ou bien enfant de vache ;
Répondant analogue, aucun d'eux ne se fâche
Passez leur ces propos un peu licencieux,
Ce sont, comme ouvriers, des hommes précieux.


Commandez une pièce, indiquez-leur la forme,
Et vous pouvez compter qu'elle sera conforme.
Avec un pareil chef, du jour au lendemain,
Le verre désiré se trouve sous la main ;
N'importe la couleur, n'importe la nuance,
Olive, cramoisi, jaune, vert ou garance,
Blanc, bleu sombre, éclatant, vif, pâle, et caetera;
C'est à lui comme à moi d'entendre l'opéra.
Cet homme, à qui toujours la difficulté cède,
Moins qu'un autre fait cas du talent qu'il possède.
Ce qui nous est donné n'a pour nous aucun prix,
Et de ce qu'on n'a pas on est toujours épris ;

 

Mais, quand le possesseur d'un si bel apanage,
Ainsi que Pelletier sait faire un digne usage,
Loin de lui jalouser ses érainents moyens,
On est fier d'être au rang de ses concitoyens.
Pelletier chaque jour fait quelque découverte;
La science pour lui laisse sa porte ouverte.
Tout ce qui sous sa main s'exécute est parfait.
Son chef Raabe en tout approuve ce qu'il fait.
Mais, dans maints autres lieux voyons ce qui se passe;
Tâchons de parcourir le reste de l'espace.
Voyons d'abord ce four qui n'est qu'à trente pas,
Où chaque manchonnier s'en donne à tour de bras.

 

On fait, non loin de là, des bouteilles d'un litre
Et d'un demi-setier, d'autres d'un hectolitre;
Et si, jusqu'à ce jour, je n'ai pas, Dieu merci,
Vu le feu de l'enfer, je connais celui-ci.
Douze heures près d'un four qui dévore les pierres,
Trente ouvriers verriers se grillent les paupières.
Croyez qu'à chaque joue un homme de cet art
Doit être coloré sans le secours du fard ;
Croyez que la sueur en ce lieu n'est pas chère,
Et que nul n'y tiendrait en faisant maigre chère.
Aussi , restaurateur ainsi que cafetier
Accueillent joliment les gens de ce métier.


Ah ! quels fameux clients que ces verriers à vitres !
Ils ne s'amusent pas à vider quelques litres ,
A manger un gigot; c'est volaille et gibier,
C'est ce qu'on a quéri de mieux au colombier;
Au café, c'est la bière après la fine tasse.
Bientôt on fait lever les cruches qu'on entasse ;
Le bon spiritueux arrive jusqu'au cœur :
La bière rend trop flasque, il faut de la liqueur.
Et, discourant, alors on parle des familles, '
On parle des garçons au détriment des filles ;
Quiconque n'a chez lui que sexe féminin ,
A l'oeuvre conjugale est un pygmée, un nain ;


C'est un homme impuissant à remplir une tâche.
Il arrive à la fin que l'insulté se fâche
Et dit à l'insulteur qu'il a des revenus;
Que lui n'a pour tout bien que des garçons tout nus.
Ainsi que la chaleur donne l' effervescence,
Que l'aiguillon au bœuf rend toute sa puissance ,
Le railleur, à ces mots, qui, jusqu'au cœur blessé,
D'offenseur qu'il était 6e trouve l'offensé,
Lui réplique aussitôt : « Tu jouis d'un domaine,
Grâce à ce qu'a produit la petite semaine.
En faisant des manchons tu ne l'as pas acquis :
Tu gagnes moins que moi, tes mets sont plus exquis ;


Mais tu fais l'usurier, moi je suis équitable. »
Alors on se bouscule, on renverse la table :
Avec empressement tous mettent le holà.
Soudain on se rassied, et l'on en reste là ;
Oubliant la querelle, on parle d'autre chose.
Chacun de son patron plaide à son tour la cause :
Apportez à l'instant un grand bol de vin chaud.
Messieurs, dit le premier, je pense que Boichot
Doit l'emporter sur tous pour faire de beau verre ;
Autre que premier choix chez lui ne se voit guère.
Ma foi , dit le second, je ne sais si celui
De la maison Richarme à ton œil aura lui ;


Mais je sais toutefois qu'il ne nous fait pas honte ,
Que dans les magasins rien ne reste pour compte.
Tu me dis que Boichot est un si bon Français ;
Je n'en disconviens pas, comme toi je le sais;
Mais je sais bien aussi que Richarme le jeune
Est un gentil garçon qui veut que l'on déjeûne.
On aime à voir des gens libres de préjugés,
Qu'un changement de sphère aumoins n'a pas changés.

 

Son oncle, monsieur Pierre, est toujours le même [homme Honnête et sans façon, toujours Pierre il se nomme. Quand l'argent est gagné, l'oncle ni le neveu Ne vous retiendraient pas la valeur d'un cheveu. — Pour moi , je m'abstiendrai de toute apologie , Dit alors un troisième ; une maison régie Comme l'est, grâce à Dieu, celle où je suis admis, On peut dire ; Lanoir est un de nos amis. — Ah çà! s'écrie un autre, a-t-on fini de dire? Est-ce que la parole on pense m 'interdire? Dieu merci, vos patrons sont de fameux nigauds De parler avec vous comme avec des égaux; Le mien, à la bonne heure, il fait cas de son être ; Il sent son origine; il sait qui l'a fait naitre. Est-il un grand seigneur, me direz-vous? Mais non; La particule de n'est pas devant son nom. Mais des seigneurs usés il singe les usages ; Il ne compte jamais les rides des visages, Pour tutoyer les gens qui sont en son pouvoir ; De nous injurier il se fait un devoir. Âvec ce garnement il faut que rien ne cloche : Si l'on fait un oubli, malheur à qui l'approche ! Oui, dans un cas pareil, je crois que mon patron En viendrait à frapper, s'il était moins poltron. Il m'a dit maintes fois : « Maraud, tu fais ripaille ; Je devrais te réduire à manger de la paille.


Mais je connais son cœur, il ne le ferait pas, Une fois par semaine il souffre un bon repas. Non, cet homme Messieurs, n'a pas un cœur de roche, Et s'il n'est pas sans peur il est bien sans reproche; Oui, c'est un homme intègre, et s'il n'est pas aimant, 11 est fort bien taillé pour le commandement. Quant au verre, je crois , sans mépriser le vôtre, Qu'aucun n'a prévalu jusque-là sur le nôtre. — Railleur, tes quolibets nous tiendront-ils un jour? Dit enfin le dernier. Pourrai-je avoir mon tour ? Quelle raison as-tu de persiffler ton maître, Puisque au régime ancien tu daignes te soumettre? Quant à moi, Dieu merci, j'ai pour chef Pelletier. On sait si celui-là fait honneur au métier ! Lorsque à chaque concours on gagne la médaille, Et que l'on reste seul sur le champ de bataille En France, en Angleterre, à Londres, à Paris; Que l'on a remporté partout l'unique prix; Je pense, après cela, qu'on peut bien se permettre De se dire verrier et de parler en maître. Je pense que chacun peut bien avec raison Dire qu'un pareil homme illustre une maison. Qu'en dites-vous, Messieurs ? Pelletier est-il digne D'être considéré comme un verrier hors ligne ? » Alors, sans hésiter, l'auditoire applaudit A ce que ce dernier avec raison leur dit Puis, regardant l'horloge, on conclut qu'il est l'heure.


De rentrer promptement chacun dans sa demeure,Ils ont ces francs viveurs depensé leur loisir, la peine va bientot succéder au plaisir,Ils n'ont pris nul repos; mais, forts de leur courage, Ainsi que le plaisir ils accueillent l'ouvrage. Ils volent tous à l'œuvre, ainsi que le soldat Vole au premier signal à la gloire, au combat. Voilà les manchonniers. Des faiseurs de bouteilles Les coutumes, les goûts et les mœurs sont pareilles, Si ce n'est que ceux-ci préfèrent le bon vin A la bière, aux liqueurs, à tout liquide vain. Ën tous lieux et toujours Cornus les accompagne ; Ils sont joyeux en ville et gais à la campagne. Gomme les manchonniers, ils ont d'excellents cœurs Et sont tous, ainsi qu'eux, des préjugés moqueurs. Or, n'étant pas non plus grands faiseurs de courbettes, Des hommes d'autrefois dédaignant les sornettes, Ils raillent à propos les patrons exigeants Qui voudraient en venir à bâtonner les gens. Avec l'homme du jour chacun se montre affable, Mais tout système usé pour eux est une fable. Contents et satisfaits de l'actualité, Leur mobile est en tout la libéralité, Et, dès-lors qu'il s'agit de faire un sacrifice En faveur du besoin, ils sont toujours d'office; Jamais, en pareil cas, aucun ne fait défaut. Je crois qu'agir ainsi c'est agir comme il faut. Un pareil procédé vaut mieux qu'une harangue, Vu qu'il en coûte moins d'agir avec la langue;

 

 Extrait de Poeme du Verrier, de Roquille, Ferblantier et militant républicain de Rive de Gier, écrit en 1840 à l'occasion d'une grève des Mineurs