la Formidable Histoire de Rive de Gier

Source j.b. Chambeyron, Lyon 1844

 

Introduction

Ce site est consacré aux David Verriers, les David de Servance et au dernier d'entre eux, Antoine DAVID, né à Rive de Gier en 1858, mort a Alès en 1935. Il a connu l'ascenseur social dans le mauvais sens, alors que son fils Laurent DAVID a bénéficié d'une réussite sociale exemplaire. Le présent article, obtenu avec l'aide de Google Books, donne des informations sur le contexte industriel de l'époque et sur l'Eldorado que constituait la cité industrielle de Rive de Gier et ses formidables mines de charbon.

 

Extrait de l'Histoire de Rive de Gier

En un mot, on faisait à Rive-de-Gier, en 1810, tout ce que l'on y pratiquait de la même manière, depuis plusieurs siècles. Comme tout est changé depuis ce temps si peu reculé! Notre ville s'est agrandie dans la même proportion que Saint-Etienne. La population a deux fois doublé en trente ans. J'ai vu de mes yeux bâtir ou reconstruire les quatre cinquièmes des maisons existantes. Il n'y avait alors que cinq verreries, on peut en compter quarante en ce moment. Le canal a été prolongé à travers la longueur de la ville; le chemin de fer, situé sur la rive opposée du Gier, décrit souterrainement une ligne parrallèle. Notre antique église a été rebâtie: une nouvelle paroisse en fait élever une se conde plus vaste et plus convenable.

Le vieux pont, fondé par les Romains, a fait place à un ouvrage plus large et plus solide. Quatre nouvelles voies, dont deux en pierre et deux en bois, sont jetées sur la rivière. Des quais, des trottoirs, des fontaines ont été établis. La création de trois marchés nouveaux a été commandée par les besoins de la cité, et la transformation la plus complète s'est opérée dans l'état physique et moral de Rive-de-Gier. Mais, hélas! comme chaque avantage s’achète souvent plus cher qu’il ne vaut, les améliorations nouvelles ont été chèrement obtenues par le changement de mœurs et d’usages qui les ont accompagnées. Les francs et joyeux indigènes du temps passé sont remplacés maintenant, en grande partie, par une population née loin de notre ville, ignorant son langage roman, étrangère à ses joies et à ses souvenirs. Il fut un temps peu reculé où un seul homme dans la paroisse manquait au devoir pascal, et où, dans la durée de cinq années, le curé ne baptisait qu’un enfant naturel: en ce jour, parcourez nos rues, vous qui connaissez les gens aussi bien que moi, que d’hommes déchus et avilisl que de prostituées dégoûtantes, que d’épouses dont l'infidélité est avérée! que d’usuriers méprisables. Comptez le nombre des lupanars autorisés par nos édiles, il surpasse celui des écoles!

Les belles manières qu’on prétend nous apprendre , le beau langage qu’on nous fait entendre, loin de nous rendre meilleurs, ne servent qu’à nous inoculer les vices que nous ignorions, et que le contact des nouveau-venus a pro pagés parmi nous d’une manière effrayante, et à tel point qu’il ya peu de villes en France, d’une égale population, qui soient le théâtre d’autant de scènes de débauche et de faits criminels, que la pauvre cité dont je vais esquisser l’histoire. Je serais injuste si j’attribuais aux seuls étrangers, habitant à Rive-de-Gier, le mal moral que je déplore; beaucoup de ceux que l'industrie a fait affluer parmi nous, peuvent servir de modèles comme bons citoyens et hommes habiles, et méritent l'estime dont ils jouissent, qu'ils appartiennent à la bourgeoisie ou à la classe ou verière.

Mais il est incontestable que notre population honnête et religieuse a dégénéré de ses ancêtres, par les mauvais exemples et la fréquentation de ces rebuts plus ou moins flétris, que nous ont envoyés diverses contrées nationales et étrangères. Les habitants de Rive-de-Gier peuvent se diviser en trois classes, comme ceux de toutes les autres villes de France ; mais les proportions de ces classes entrnelles, diffèrent beau coup de ce qu'elles sont ailleurs. L’aristocratie est représentée par un nombre très minime; une seule personne compte ses richesses par millions, dans une ville de quinze  mille ames, douée parla nature du plus riche trés orhouillier qui existe dans le royaume.

La classe moyenne ou bourgeoise, com posée des descendants des anciens extracteurs de mines, est assez considérable; son opulence est le produit des hasards heu reux, et surtout de la frénésie d’ambition qui a tant agité certains notaires et banquiers de Lyon, pendant les années 1837 et suivantes. Cette bourgeoisie improvisée n’ayant ni l’instruction, ni les manières convenables à son rang, a perdu la franche simplicité des anciens habitants, sans avoir en core pu acquérir l’aisance de la bonne société.

Les enfants qu’elle envoie au loin étudier les sciences et les graces qui nous manquent pour être à la hauteur du siècle des progrès, rendront infailliblement, dans moins de vingt années, notre ville semblable à toutes les autres pour le luxe et les beaux usages, et changeront sans retour le caractère original qui distinguait nos ancêtres, et les mœurs simples et innocentes qui ont régné pendant tant de siècles. La troisième classe des habitants de Rive de-Gier comprend tous ceux qui se livrent à un travail manuel; sa proportion avec les deux autres est au moins des neuf dixièmes de la population totale: c'est elle qui donne à la ville l’aspect d’un vaste atelier, où tous les peuples de l’Europe ont des représentants. Ses habitudes sont bruyantes, son humeur peu soumise.

La plupart des ouvriers sont très indépendants, parce que, organisés comme les anciennes corporations, l'hérédité du travail est établie parmi eux, et qu’il ne dépend pas des maîtres de changer à leur gré le salaire et les usages consacrés par des habitudes séculaires. Des peines et des sueurs, plus abondantes qu’ailleurs , sont le partage des ouvriers de la localité; et les tristes plaisirs des cabarets et des amours déréglés, sont les uniques jouissances du plus grand nombre. Ils ne ressemblent guère à ces anciens travailleurs, robustes et sages, les égaux de leurs maîtres, travaillant avec eux et vivant ensemble en véritables amis. l'opulence a rendu les uns plus oisifs et plus superbes; la misère et les vices ont fait les autres plus grossiers et plus malheureux; surtout les ouvriers aux mines, qu'un triste sort expose journellement à des accidents dont ils sont les déplorables victimes, et qui, privant leurs enfants de leur unique soutien, les livrent à tous les maux et à toutes les séductions dégradantes. A cette cause fatale, et à l'absence d'institutions toujours réclamées en vain, nous devons tant de veuves mendiantes, tant de filles prostituées, tant de jeunes garçons sans principes et sans frein, propagateurs de cette contagion morale dont le spectacle afllige vivement le cœur des hommes.

 

D'après Histoire de Rive de Gier, Lyon, 1844