Conditions de travail

 Extrait de "Les Populations Ouvrières" de A Audiganne Paris 1854

Introduction

Ce site est consacré aux David Verriers, les David de Servance et au dernier d'entre eux, Antoine DAVID, né à Rive de Gier en 1858, mort a Alès en 1935. Il a connu l'ascenseur social dans le mauvais sens, alors que son fils Laurent DAVID a bénéficié d'une réussite sociale exemplaire. Le présent article, obtenu avec l'aide de Google Books, donne des informations sur le contexte industriel de l'époque et en particulier sur les conditions de travail au XIXe siècle.

 

Extrait de Populations Ouvrières

 

1848 : La limitation de la durée du travail journalier à douze heures, qui doit être regardée comme un des bienfaits de notre législation industrielle, a d'ailleurs l'avantage de réagir contre l'habitude à laquelle le commerce cédait de plus en plus, et souvent sans nécessité, d'attendre à la dernière heure pour transmettre ses commandes en fabrique. Quand les commissionnaires sauront bien qu'on ne travaille plus seize à dix-huit heures par jour, ils s'y prendront un peu plus tôt, au grand avantage de l'indus trie comme à celui des travailleurs.

La rétribution du travail est bien supérieure clans les grands ateliers métallurgiques de cette même contrée : à Rive-de-Gier notamment, les ouvriers en fer reçoivent de 3 francs 50 centimes à 4 francs 50 centimes par jour. Les ouvriers verriers sont beaucoup plus favorisés encore. Leur gain, qui représente près de 150 pour 100 dans la valeur des produits fabriqués, s'élève pour ceux qui fabri quent le verre à vitre à environ 300 francs par mois ; mais aussi quelle pénible besogne ! Les verriers travaillent, pour ainsi dire, dans le feu, qui dessèche en eux les sour
ces mêmes de la vie. On sait que cette industrie avait reçu des anciens rois de France des faveurs exception nelles ; les verriers se considéraient comme anoblis. Un usage, invariablement consacré par une durée de plu sieurs siècles, formait en outre, au profit de leurs familles, un privilége qui a survécu à tous les priviléges de l'an cien ordre féodal, et auquel il n'a été apporté que de récentes et timides dérogations. Les souffleurs en verre jouissaient de la faculté de n'admettre dans leurs rangs que les fils de verriers; aucun autre apprenti n'était reçu sur les fours. Eh bien ! ce gain considérable, cette digue élevée contre la concurrence n'ont pas toujours été suffi sants pour les retenir dans le pays. Rive-de-Gier a eu à souffrir plus d'une fois, notamment en 1846 et en 1847, de l'émigration d'un assez grand nombre d'ouvriers appelés non-seulement, comme nous l'avons déjà dit, par les ver reries d'Angleterre, mais aussi par celles d'Espagne et d'Italie, où on leur assurait 5 à 600 francs par mois, quelquefois même davantage. Cette espèce de drainage des forces vives de la fabrique a provoqué les premières atteintes au privilége des fils de verriers. Dès que la pépi nière privilégiée devenait insuffisante pour le recrutement des fabriques, il fallait bien prendre en dehors les agents indispensables à la production. La dernière catégorie des ouvriers de la Loire comprend les travailleurs occupés à l'extraction de la houille. Le labeur du charbonnier, qui paraît si brutal quand on l'en visage seulement en lui-même, prend une place éminente sur l'échelle des travaux industriels dès qu on les regarde

du point de vue des services qu'il rend à la société. Ces troglodytes, dont le visage noirci ne rappelle plus qu'im parfaitement la face humaine, sont les agents de la pro duction universelle. Agriculteur d'un genre singulier, le mineur déchire la terre non pour la féconder, mais pour lui arracher le principal aliment de l'industrie moderne ; au-dessous de nos riantes prairies et de nos champs ver doyants, il récolte des moissons là où les mains de l'homme n'ont rien semé; mais il ne peut pas porter ses regards vers le firmament, il touche son ciel avec la main, parfois même il lui est impossible de se dresser de toute sa hauteur, et il a plus réellement qu'Atlas la terre sur ses épaules. Point de lumière autour de lui ; son soleil con siste dans la petite lampe attachée à son chapeau, et dont la lueur blafarde lui fait mieux sentir l'obscurité où il est plongé. Les charbonniers passent au moins douze heures par jour sous terre : ils emportent avec eux leur nourriture quotidienne. Menacés à tout moment, tantôt par un sou dain éboulement des terres, tantôt par le choc de quelque appareil inaperçu, tantôt par la subite atteinte de cet ennemi perfide qu'ils appellent tout simplement le grisou, ils s'accoutument bientôt néanmoins à leur existence, au point de ne pouvoirplus guère, aubout d'un certain temps, reprendre le travail en plein soleil. On voit quels frappants contrastes divisent les travaux exécutés dans ces industrieuses montagnes du Forez ces contrastes ne sont pas sans influence sur l etat moral des differentes classes d ouvriers qui les habitent.

A Saint Etienne, les femmes travaillent dans l entreprise où travaille leur mari. Rien de semblable ne se produit à Rive-de-Gier, où court ce dicton, qui, sous une forme un peu naïve, con tient un grand fonds de vérité : « Rive-de-Gier est le pa radis des femmes, le purgatoire des hommes et l'enfer des chevaux. » En effet, les femmes d'ouvriers ne sont ici assujetties à aucun travail ; on ne les voit point, comme dans les pays d'agriculture, affronter dans les champs les intempéries des" saisons, ou, comme dans les contrées manufacturières, passer le jour auprès d'un métier, ou bien enfin porter de lourds fardeaux comme dans certaines villes de commerce ; elles restent chez elles et vivent ab solument en rentières. Les hommes ont un travail pénible, mais un gain élevé ; la récompense suit l'épreuve. Les chevaux, soumis au plus rude labeur, soit dans des che mins défoncés et montueux, soit dans les mines.

 

 Extrait de Populations Ouvrières, Paris 1854