Faut il lever la prohibition sur les importations de verre ?

Source : Enquête relative à Diverses Prohibitions établies à l'Entrée des Produits Etrangers, M.T. Duchatel, Paris 1835

 

Introduction

Ce site est consacré aux David Verriers, les David de Servance et au dernier d'entre eux, Antoine DAVID, né à Rive de Gier en 1858, mort a Alès en 1935. Il a connu l'ascenseur social dans le mauvais sens, alors que son fils Laurent DAVID a bénéficié d'une réussite sociale exemplaire. Le présent article, obtenu avec l'aide de Google Books, donne des informations sur le contexte industriel de l'époque en particulier dans l'industrie du verre à vitre et le protectionnisme dont il bénéficiait à l'époque. Le contexte de cet article est le suivant : en janvier 1860, l'Empereur Napoléon III a signé avec l'Angleterre un accord commercial permettant de libéraliser le commerce entre la France et l'Angleterre. De nombreux produits, tels le verre à vitre par exemple, étaient jusque là frappés de "prohibition" à l'importation donc les prix restaient artificiellement élevés. Dèja 25 ans plus tôt, la question de la levée de la prohibition se posait, et les débats étaient publics. Quelques extraits de ces débats.

 

Extrait des Enquetes en novembre 1834

M. CLËMENT-DESORMES , Professeur de chimie au Conservatoire des arts et métiers (28 novembre 1834) (1). Dans votre l" interrogatoire devant le conseil vous avez répondu aux questions qui se rapportent à la fabrication des poteries (2); voudriez-vous aujourd'hui nous donner des renseignements sur la fabrication des glaces et sur la verrerie et les cristaux?

R. Comme je suis agent de la manufacture des glaces de Saint- Gobain , je ne pourrais m'expliquer, en cette qualité , qu'après avoir pris les ordres de la compagnie de Saint-Gobain ; mais, quant aux verrerie et aux cristaux , je vais vous donner moi» opinion à cet égard.


La fabrication de la verrerie a fait de très-grands progrès en France : il est facile d'en juger par le prix actuel de la verrerie de la fabrique de Rive-de-Gier. Le verre à vitres se vend 60 centimes la feuille de 28 pouces sur 18 , ce qui équivaut à 3 pieds et l/2 carrés : c'est donc  17 centimes et l/2 le pied carré. Le prix est à peu près le même en Belgique. Les verreries belges ont du charbon à très-bon marché ; mais le sulfate de soude leur revient plus cher qu'à nous, puisqu'il coûte à Rive-de-Gier environ 20 francs, tandis qu'il revient en Belgique à 30 et 33 francs : c'est le fondant qui constitue la plus forte dépense du verre à vitres. Le charbon y entre aussi pour une somme assez importante ; mais cette dépense n'est guère que la moitié de celle du sulfate de soude.

Ainsi, si, d'un côté , le charbon est plus cher dans quelques parties de la France qu'en Belgique; s'il faut, par exemple, à Valenciennes , dépenser le double en combustible, le sulfate de soude y étant à meilleur marché qu'à l'étranger, il peut y avoir compensation. Nous exportons des sulfates de soude en Belgique; la manufacture de Saint-Gobain, et surtout les manufactures de Marseille, lui en fournissent. Il y a des frais de transport et un droit d'entrée à payer. Tout calculé, la fabrication du verre à vitres est aujourd'hui en France à peu près sur le même pied qu'en Belgique. Elle est beaucoup- plus avancée qu'en Angleterre , bien que les Anglais soient favorisés par le bas prix du charbon; mais les verreries anglaises en consomment une plus grande quantité que les nôtres. J'ai visité plusieurs verreries en Angleterre et j'ai remarqué qu'on y consommait souvent trois fois plus de charbon qu'en France, pour faire la même qualité de verre. Ainsi, les Anglais, qui ont le charbon trois fois moins cher que nous, ne profitent en rien de cet avantage. Je crois donc que si nous avions une concurrence à craindre, ce serait celle de la Belgique, qui, du reste, serait peu redoutable, puisque les prix sont à peu près les mêmes dans les deux pays. D'après les faits que je viens d'exposer au conseil, je ne vois pas de motif pour maintenir la prohibition. La fabrique française me semblerait suffisamment garantie par un droit sur les produits étrangers.

La quotité de ce droit ne pourrait être fixée qu'après avoir examiné les chiffres; cependant, par aperçu, il me semble qu'un droit de 15 % serait plus que suffisant. Quant aux cristaux, on peut faire les mêmes observations que pour le verre, car c est a peu pres la même fabrication. Il y a un droit sur le plomb et par conséquent sur le minium ; ce droit pèse un peu sur la fabrication française ; mais on pourrait en faire la compensation  par le droit à établir sur l'entrée des cristaux étrangers. Du reste , la  main-d'œuvre n'est pas notablement plus chère en France qu'au dehors; en Belgique , ces prix sont , à peu de chose près  les mêmes qu'ici pour le cristal comme pour le Verre.

D. Vous avez comparé le prix du verre, en Belgique, avec le prix de l'établissement de Rive-de-Gier qui sé trouve dans une position très favorable pour produire à bon marché; mais il n'en est pas de même pour toutes les localités.

R. Alors, Rive-de-Gier fournira du verre à celles qui Sont moins bien placées. Je ne puis pas faire ici le calcul pour toutes les localités.

D. Les fabricants de verre que nous avons entendus n'ont pu s'expliquer que sur le verre à vitres demi-blanc; ils ont attaché beau coup d'importance à distinguer les différentes espèces de verre (l). Pensez-vous que toutes les espèces de verre, qui se fabriquent en France, se trouvent dans des conditions telles qu'elles ne doivent point craindre la concurrence étrangère? Vous savez que la prohibition est générale ; il n'y a d'exception que pour les miroirs et les glaces étamées. Verriez-vous quelque inconvénient à ce que la prohibition fût levée et remplacée par un droit sur toutes les espèces de verre indistinctement, et même sur les glaces non étamées?

R. Je n'en verrais aucun. La différence, qu'on veut établir entre le verre blanc et le verre demi-blanc pour vitres, je la tiens, moi, pour très-peu de chose. Le verre blanc se fait avec une matière plus pure il est vrai ; mais cela n'augmente presque pas la dépense : il y a fort peu de différence pour le prix de revient entre du très-beau verre et du verre commun. On réussit maintenant à faire du verre à vitres d'une grande blancheur, et les matières, qui entrent dans la composition de ce verre, ne valent peut-être pas plus de 2 ou 3 % de plus que celles qui entrent dans la composition du verre à vitres de mauvaise couleur. Ainsi , je pense qu'il ne faut nullement s'arrêter aux différences qu'on voudrait établir entre les espèces de verre.

D. Vous avez dit que la Belgique tirait ses sulfates de soude de France ; est-ce qu'on n'en fait pas en Belgique?

R. On en fait peu ; il n'y a que de petites fabriques dont la production est loin de suffire à la consommation du pays. Cette industrie ne s'est pas développée en Belgique comme en France ; mais les verreries. peuvent y prendre de l'extension , èt son infériorité , sous ce rapport , pourrait cesser d'un jour à l'autre.

D. Le verre pilé est-il de quelque importance parmi les matériaux qui servent à la verrerie et à la cristallerie ?

R. Oui; ces verres pilés se mettent dans le creuset avec les matières propres à composer le Verre ; tout cela se fond et ne Fait qu'une matière homogène.

D. Emploie-t-on également les verres cassés de l'étranger qu'on appelle groisïl?

R. Très-peu.

D. Croyez-vous que les verreries françaises aient à redouter la concurrence des Verreries de Sarrebruck , qui travaillent à très-bon marché?

R. Non, parce que c'est encore la France qui, jusqu'à présent, lëur a fourni les sulfates de soude.

D. Nous avons entendu un propriétaire de verreries, M. Rœderer ; il a cherché à établir qu'il y avait une grande différence entre les espèces de verre et que, par conséquent, il y aurait injustice à ne mettre qu'un droit unique sur toutes; que cependant, si le droit était différent, selon la qualité, il faudrait faire la distinction entre les espèces, ce qui est impossible aux employés de douanes ; et que d'ailleurs cette distinction ne pouvant se faire qu'en ouvrant les caisses et en dérangeant le Verre qui est placé sur champ , il en résulterait une casse considérable qui serait mise à la charge de la douane. D'après tous ces inconvénients, M. Rœderer induit la nécessité de renoncer à remplacer la prohibition par un droit, Pensez-vous que, en effet, la vérification dont il s'agit offrît tant de difficultés ?

R. Oui, mais je ne la crois pas nécessaire, attendu que je fais très-peu de différence entre les diverses espèces de verre. Un des premiers progrès de la fabrication sera sans aucun doute de faire dis paraître tous' les verres de qualités inférieures.

D. Mais si l'on ne fait pas de distinction pour le verre commun, ne se trouvera-t-il pas trop fortement taxé par le droit qui devra être établi en vue des belles qualités?

R. Il n'y a pas, comme je l'ai fait remarquer, une assez grande différence entre les espèces de verre, pour qu'on ait à redouter cet inconvénient, et je crois qu on peut sans crainte etablir un droit uniforme.


Les Ententes dans le marché du verre, par M. Horace SAY, membre et délégué de la Chambre de commerce de Paris (28 novembre 1834) (l).

M, H Say. L'industrie des cristaux et verreries peut se partager en cinq divisions bien distinctes : celle des glaces et miroirs, celle des cristaux proprement dits; vient ensuite la fabrique appelée de verroterie, pour le verre blanc façonné et moulé; la quatrième division est celle du verre à vitres, et la cinquième enfin celle du verre commun pour bouteilles. Les deux grandes fabriques de glaces de Saint-Gobain et de Saint- Quirin, dont les produits sont réunis dans un seul dépôt, possèdent un monopole de fait des plus complets; un troisième établissement avait voulu se former, mais il n'a pu se soutenir; le peu de produits fabriqués, qui lui restait, a été acheté par ses concurrents. Ce commerce est donc soumis à un gouvernement absolu de la part des possesseurs du monopole , et toutefois je me plais à reconnaître que jusqu'à présent le pouvoir a été exercé avec une certaine modération.

Cependant les conditions de vente sont devenues, dans ces derniers temps, plus dures pour les miroitiers, et je crois qu'il y a eu de la hausse dans le prix des glaces d'un petit volume. Je n'ai pas remarqué de hausse notable sur les grands volumes, qui sont ceux qui s'exportent le plus couramment. Les perfectionnements qui ont été apportés dans ces dernières années à la fabrication des glaces, surtout depuis que M. Clément-Desormes s'en occupe, font que l'on réussit plus facilement lés grands volumes; il y aurait désavantage à les couper ensuite en petits morceaux, et l'on préfère eu faciliter la vente par des rabais sur les prix. Je dirai à cette occasion que le tarif qui sert de base pour la vente des glaces est de peu d'effet lorsque les directeurs veulent baisser le prix , parce qu'il leur est facile alors d'indiquer sur l'étiquette d'une grande glace une déduction de 50 à 60 % sur le prix du tarif, par suite de défauts de qualité ,qui peuvent ne pas exister, ou pour lesquels une semblable réduction serait exagérée; ils accordent eu outre une remise en raison de la grandeur, lorsque la glace dépasse une certaine dimension , puis une prime pour l'exportation , une remise intitulée des miroitiers , et enfin escompte pour payement comptant.

Il résulte de toutes ces déductions successives que le prix , si effrayant d'après le tarif pour une glace d'un grand volume, arrive enfin à se réduire à un taux presque raisonnable. Il serait toutefois dans l'intérêt du commerce de consommation que le monopole fût combattu par une concurrence nationale ou étrangère. Pour les cristaux, le monopole existe, quoique un peu moins resserré que pour les glaces, par suite de la coalition formée par les quatre grands établissements de cristallerie, et la concentration de tous leurs produits dans un seul dépôt , dont l'existence a déjà été signalée au conseil (. On a dit que cette réunion n'avait été faite que pour arrêter les effets d'une concurrence fàcbeuse entre les deux grandes fabriques de Saint-Louis et de Baccarat   : mais il n'en est pas ainsi ; et, si je ne craignais d'abuser des moments du conseil , je pourrais lui faire connaître les circonstances qui ont amené la formation de ce dépôt unique.  Puisque le conseil le désire, je vais lui faire connaître les circonstances auxquelles je voulais faire allusion.

La vente des cristaux provenant des diverses fabriques était faite à Paris par un certain nombre de marchands de cristaux en gros ; ces marchands s'approvisionnaient dans les diverses fabriques, et les fabricants leur accordaient des crédits plus ou moins longs pour les payements. Petit à petit, le désir, de la part des fabricants, d'écouler une plus grande quantité de produits; celui, de la part des marchands, d'avoir un assortiment plus complet, a fait que la quantité de marchandise fabriquée a beaucoup augmenté chez les marchands , et que le découvert des fabricants s'est accru dans la même proportion. C'est dans ces circonstances que la crise commerciale de 1831 a trouvé le commerce des cristaux. Le crédit de quelques marchands s'est trouvé ébranlé ; les fabricants se sont inquiétés ; ils ont resserré les crédits ; ils ont voulu exiger de plus forts payements dans un moment où la vente était justement moins active ; ils sont devenus pressants , et l'embarras de quelques marchands est devenu plus grand.

Ces mar chands ont fini par faire ce que font tous les négociants embarrassés ; ils ont mis leurs créanciers en présence : « Si vous nous poursuivez, ont- ils dit, vous causerez notre ruine complète ; ce que nous vous devons est représenté par les masses énormes de marchandises qui remplissent nos maisons; nous n'avons pas d'argent à vous compter, mais si vous voulez vous payer en marchandises, prenez-en pour tout le montant de vos créances.  Les fabricants se sont entendus; ils ont pensé qu'il serait prudent pour eux d'accepter cette proposition , à l'égard au moins de quelques uns des marchands. Ils ont repris des marchandises; mais il fallait placer ces cristaux dans des magasins : on était en train de s'entendre au lieu de se faire concurrence, et on s'est décide à former un seul dépôt dans lequel tous les produits seraient réunis et mis. en, vente.

De là à se rendre tout à fait maîtres du commerce de cet article , il n'y avait plus qu'un pas à faire, et il a été vite franchi : on s'est en tendu pour ne rien vendre directement aux marchands de Paris, qui étaient restés maîtres de leurs aflaires; on les a renvoyés à se pour voir au dépôt général, et dès lors le monopole a été complétement organisé de fait. Les directeurs du dépôt unique de toutes les fabriques ont soutenu qu'ils représentaient le commerce, et qu'ils débattaient ses intérêts vis-à-vis des fabricants; j'avoue que pour ma part, en qualité de con sommateur et d'acheteur pour l'exportation , je ne suis pas parfaitement rassuré sur la manière dont' mes intérêts sont défendus par ces messieurs dans leurs conciliabules avec les fabricants. La formation du monopole a eu des conséquences fâcheuses; elle a détruit, par exemple, en grande partie l'industrie de la taille des cristaux à Paris. Les divers marchands achetaient aux fabriques, des cristaux bruts appelés renforcés et demi-renforcés , et les faisaient ensuite tailler avec plus ou moins de richesse ou d'élégance, en suivant ou en dirigeant la mode ; mais les fabricants ont pensé que la main-d'œuvre étant à plus bas prix dans leurs établissements, qu'à Paris, il leur serait avantageux de s'emparer de cette branche d'industrie; ils ont fait tailler des cristaux et en ont garni leur dépôt. Cependant les marchands de Paris continuaient encore à faire tailler, et le moyen de les en empêcher a été promptement trouvé; on a. simultanément baissé au dépôt les prix des cristaux taillés, et élevé le prix du cristal brut renforcé et demi-renforcé; toute concurrence a été détruite. Les ouvriers tailleurs de cristaux ont voulu se révolter contre cette mesure desastreuse pour eux, mais ils sont promptement rentrés dans le silence, et il leur a fallu changer d'etat ou aux VERRERIES. s'expatrier.

De plus, et quoi qu'on en ait dit, il y a eu positivement de la hausse sur les prix depuis l'établissement du dépôt. Je citerai pour preuve le gobelet n° 4 , qu'un fabricant lui-même a indiqué comme l'article le plus courant de la cristallerie : il valait , en 1832, 35 fr. le cent, avec remise de 25 % ce qui le remettait net à 26F25. D'après le nouveau tarif, il se vend 32 fr. avec escompte de 5 % seulement, ce qui le fait ressortir net à 30F40 ce qui fait une différence de 15 %. Je citerai également les cheminées ou verres de lampes. Le prix était, en 1832, de 25 fr. le cent avec remise de 25 %, et le prix vient d'être porté à 25 fr. également , avec seulement 5 % d'escompte , ce qui fait bien clairement une hausse de 25%. Il se vend annuellement, à Paris , environ 2,000,000 en nombre de ces verres à quinquet, soit une valeur de 500,000 fr. , pour laquelle les fabricants prélèveront ainsi cette année une somme de 100,000 fr. , sur le commerce et fa consommation , de plus qu'en l'année 1832. Il est à craindre que les prix ne continuent à augmenter, et que cette augmentation ne gêne d'abord le commerce intérieur, et ne finisse même par détruire le commerce d'exportation.

Dans tous les cas , c'est déjà un grand encouragement pour nos concurrents de l'étranger, et il est à ma connaissance que les deux meilleurs ouvriers en ce genre fabriquent, à Paris, des moules pour les cristalleries de Belgique. Notre commerce d'exportation en cristaux ne laisse pas d'avoir de l'importance; nos cristaux moulés se sont beaucoup perfectionnés , et malgré le désavantage d'une navigation dispendieuse, il arrive des demandes majeures de diverses contrées , et du Brésil en particulier. Sur cet article, la différence de prix de notre navigation est fort importante. Trois caisses assorties, comme elles me sont demandées pour le Brésil , représentent un tonneau de mer de 42 pieds cubes d'encombrement; la valeur de ces 3 caisses est d'environ 1,200 francs; le fret du Havre à Rio de Janeiro est de 80 francs par tonneau ; il faut ajouter à ce prix , pour le transport de Paris au Havre et pour les frais de passage et de chargement environ 40 francs, le prix total du transport de Paris à Rio de Janeiro est donc, pour les 3 caisses, de 120 environ  de 10% de la valeur. " .. Les cristalleries anglaises sont dans une bien meilleure position,   quant au transport: ainsi il ne leur en coûte probablement pas plus pour mettre leurs marchandises à bord d'un navire à Liverpoof , qu'a nos fabricants , pour amener les leurs à Paris. Le prix du fret , de Liverpool à Rio de Janeiro, excède rarement l7 à 20 shellings par tonneau anglais. Ce tonneau de mer n'est, il est vrai, que de 20 pieds anglais cubes, et le pied anglais est moins grand que le nôtre; mais il n'en est pas moins vrai que le transport, qui me coûte 120 fr. , ne reviendrait pas à plus de 40 fr. pour les cristaux anglais; et cette différence sur les prix de transport est en conséquence contre nous d'environ 7 % sur la valeur de la marchandise.

Pour les cristaux, encore plus que pour les glaces, il y aurait un intérêt immense à arrêter les effets du monopole , et je ne vois guère d'autres moyens de ranimer la concurrence que de lever la prohibition sur ces articles. Le commerce de verroterie ou verres façonnés et, moulés n'est pas entravé par un monopole aussi centralisé ; cependant déjà les fabricants s'entendent entre eux; les fabricants du nord sont convenus de n'avoir à Paris qu'un seul agent qui contrôle ainsi , dans l'intérêt des producteurs, les prix et les conditions de vente au commerce, et est chargé de veiller à ce que la concurrence ne s'établisse pas de manière à faire baisser les prix. Déjà même il y a de la hausse sur les flacons de verre moulés, et les fabricants de parfumerie, qui fournissent tant à l'exportation, élèvent des plaintes très-vives à cet égard. Le nombre des flacons qui s'exportent dans les envois de parfumerie est considérable , et pour ma part j'ai fait sortir de France plus- de 25,000 flacons d'eau de Cologne depuis un mois. Des plaintes analogues s'élèvent pour les bouteilles en verre commun; car, dans tout ce qui tient à ce commerce des cristaux et verrerie, on trouve cette tendance à la coalition des fabricants et au monopole. Les verreries à bouteilles de Sèvres, de la Gare et des autres etablissements du meme genre s entendent pour elever les prix et deja plusieurs marchands de Paris ont été obligés d'aller passer des marchés avec les verreries du Nivernais , pour échapper à la loi qu'on prétend leur imposer.

D. Avez-vous des explications à donner au conseil sur les verres à vitres?

R. II me serait difficile de donner au conseil des renseignements sur le verre à vitres ; cet article s'exporte peu à ce que je crois ; pour ma part , j'en ai fait une  expédition il y a déjà plusieurs années , et elle a mal réussi. Voici dans quelles circonstances : on m'avait fait des Etats-Unis une commande de verres de la dimension exacte des carreaux du pays. Les constructions, de même que les usages aux Etats-Unis , ont une grande analogie avec les usages et les constructions en Angleterre; toutes les fenêtres sont semblables, et sont partagées en carreaux de même dimension ; il en résulte que les fabriques expédient les verres juste de mesure, et que le travail de la pose des carreaux est très-simple. Chez nous , il n'en est pas de même ; chaque maison dans une seule rue a des croisées différentes, suivant l'époque à laquelle elle a été bâtie , et la fantaisie des architectes ou des propriétaires; il résulte de ce défaut d'étalonnage un très-grand renchérissement dans notre vitrerie; les verres viennent de fabrique en grandes feuilles, et les vitriers les taillent et retaillent pour les ajuster; ce qui occasionne une grande perte en main-d'œuvre et en déchet. Voulant cependant exécuter la commission qui m'était donnée, j'avais fait faire une règle d'equerre en fer portant les deux dimensions qui m'avaient été fixées en longeur et largeur ; j'avais visité tous les dépôts de verres à vitres avant de trouver quelqu'un qui voulût se charger de l'affaire. Enfin la fourniture fut entreprise; je fis toutes les recommandations possibles , je mesurai moi-même un grand nombre de vitres , l'expédition partit. A l'arrivée, il se trouva malheureusement que les verres étaient en grande partie mal coupés; ils n'étaient pas d equerre, les uns étaient un peu trop petits, les autres un peu trop grands pour les croisées si régulières du pays. Les caisses furent renvoyées en France et je, n'ai pas été tenté depuis de m'occuper de cet article. Pour me résumer sur les glaces, cristaux et verreries, je crois, d'après la comparaison de nos produits avec ceux des autres pays d'Europe, sur les marchés d'outre-mer, que nos fabricants ont peu a redouter la concurrence ; ils auraient moins à craindre surtout sur leur propre terrain, où les produits étrangers ne pourraient arriver qu'avec des frais de transport plus ou moins considérables. Il y a dans toutes les branches de cette industrie tendance à coalition des fabricants contre les consommateurs , et déjà des monopoles de fait menacent de diminuer la consommation et de détruire notre commerce d'exportation.

Le seul remède à ces graves inconvénients est la levée de la prohibition sur les produits similaires de l'étranger : si la prohibition doit être remplacée par un droit, ce droit n'aura pas besoin d'être élevé pour protéger suffisamment nos fabriques et il ne se fait pas de contrebande sur cet article. Il serait bien peut-être de baser la perception sur une combinaison du poids et de la valeur; mais, je le répète, un droit modere sera encore suffisant

 

 Source : Enquête relative à Diverses Prohibitions établies à l'Entrée des Produits Etrangers, M.T. Duchatel, Paris 1835